Après la libération de Succès Masra, l’Afrique appelée à choisir la voie du dialogue et de la réconciliation
(De N’Djamena à Moroni, Kampala, Dar es-Salaam et Tunis, Maître Saïd Larifou plaide pour une nouvelle culture politique fondée sur l’apaisement, l’État de droit et la liberté)

Premier ministre tchadien et dirigeant politique Succès Masra pourrait-elle constituer davantage qu’un simple événement judiciaire ? Pour Maître Saïd Larifou, avocat et président de l’Institut du Droit International Africain et de la Bonne Gouvernance (IDIA-BG), ce geste doit être perçu comme une possible « éclaircie » dans un continent où les tensions politiques, les restrictions des libertés et les affrontements entre pouvoirs et oppositions continuent de fragiliser la démocratie.
Dans une réflexion consacrée à cette libération, l’avocat invite les dirigeants, les oppositions et les acteurs de la société civile à dépasser les logiques de confrontation pour faire de cet événement un point de départ vers le dialogue, la reconstruction de la confiance et, à terme, la réconciliation.
Une libération qui dépasse le destin d’un homme
La première portée de la libération de Succès Masra est évidemment humaine. Elle signifie qu’un homme retrouve sa liberté et que sa famille, ses proches et ses soutiens voient s’achever une période d’incertitude et d’épreuve. Mais, selon Maître Larifou, l’événement pourrait également produire un effet politique plus large.
« Une libération peut aussi avoir une portée qui dépasse celui qui en bénéficie », souligne-t-il, estimant qu’elle peut « ouvrir un espace » et rendre à nouveau possible ce que l’affrontement politique avait parfois rendu difficile : le dialogue.
L’enjeu est donc de ne pas transformer cette libération en victoire partisane. Elle pourrait plutôt servir de point de départ à une dynamique d’apaisement, dans un contexte africain marqué par des crises politiques persistantes.
L’Afrique face au rétrécissement du débat politique
Dans son analyse, Maître Saïd Larifou dresse un constat préoccupant de l’évolution de plusieurs démocraties africaines. Le continent affirme de plus en plus fortement ses ambitions de souveraineté et son désir de maîtriser son destin, mais, parallèlement, les espaces du dialogue politique se réduisent dans plusieurs pays.
L’adversaire politique tend parfois à être considéré comme un ennemi. La contradiction devient une menace et la compétition politique se déplace progressivement de l’espace démocratique vers les tribunaux et, dans certains cas, vers les prisons.
Pour l’avocat, une démocratie ne peut cependant être évaluée uniquement à l’aune de l’organisation régulière des élections. Elle doit également être jugée à sa capacité à accepter la contradiction, garantir les libertés publiques, protéger les droits de l’opposition et assurer l’indépendance de la justice.
Autrement dit, l’alternance des idées et la liberté de l’opposition doivent pouvoir s’exercer sans que la privation de liberté devienne un instrument de régulation de la compétition politique.
.Des situations qui interpellent au-delà du Tchad
La réflexion de Maître Larifou ne s’arrête pas aux frontières tchadiennes. Il évoque plusieurs autres situations politiques sur le continent qui, selon lui, méritent attention.
Aux Comores, il cite le cas de l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, dont le maintien en détention continue, selon lui, d’interroger les consciences. Il évoque également en Ouganda la situation du Dr Kizza Besigye, ainsi que celle de Tundu Lissu en Tanzanie.
La Tunisie est également mentionnée, notamment au regard des préoccupations relatives au rétrécissement de l’espace démocratique, aux garanties de l’État de droit et à la situation de plusieurs responsables politiques, avocats, journalistes et acteurs de la société civile.
L’auteur prend toutefois soin de rappeler que ces situations ne sont pas identiques et que le respect de la justice demeure une exigence fondamentale. Il ne s’agit donc pas de nier l’autorité judiciaire ni de réclamer l’impunité, mais de défendre le principe d’une justice indépendante et équitable.
« Libérer n’est pas céder, dialoguer n’est pas capituler »
Au cœur de cette réflexion se trouve une conviction : les gestes d’apaisement ne devraient pas être interprétés comme des signes de faiblesse.
Pour Maître Larifou, une mesure de grâce ou une décision de libération est d’abord un acte juridique. Mais, dans certaines circonstances historiques, elle peut également devenir un acte politique d’apaisement, capable d’aider une société à sortir progressivement de la logique du vainqueur et du vaincu.
Son raisonnement repose sur une progression claire : après la libération doit venir le dialogue ; après le dialogue, la reconstruction de la confiance ; et lorsque les blessures sont profondes, la réconciliation.
L’avocat résume cette philosophie par une formule forte : « Libérer n’est pas céder, dialoguer n’est pas capituler, réconcilier n’est pas oublier. »
Une telle conception de l’autorité politique suppose, selon lui, une véritable vision d’État : celle qui consiste à transformer une crise en possibilité de reconstruction nationale plutôt qu’à chercher une victoire définitive sur l’adversaire.
L’opposition aussi appelée à la responsabilité
L’appel à l’apaisement ne s’adresse cependant pas uniquement aux gouvernants. Les oppositions politiques, les organisations de défense des droits humains, les avocats, les intellectuels et les acteurs de la société civile ont également leur part de responsabilité.
Lorsqu’un pouvoir pose un geste d’ouverture, estime Maître Larifou, il faut savoir le reconnaître sans chercher systématiquement à humilier celui qui l’a décidé. Transformer chaque mesure de clémence en victoire d’un camp et en défaite de l’autre pourrait, paradoxalement, décourager de futures initiatives d’apaisement.
L’objectif serait donc de faire émerger une culture politique dans laquelle un dirigeant puisse libérer un opposant sans perdre son autorité, tandis que celui qui retrouve sa liberté puisse conserver ses convictions sans être contraint à la capitulation politique.
L’Union africaine invitée à prévenir plutôt qu’à intervenir après les crises
Cette vision pourrait également prendre une dimension continentale. Maître Saïd Larifou estime que l’Union africaine et les organisations régionales ont un rôle particulier à jouer dans la prévention des crises politiques.
Selon lui, l’Afrique ne devrait pas attendre que les tensions atteignent le stade de la rupture institutionnelle, de la violence ou du coup d’État avant d’intervenir. Elle devrait développer des mécanismes africains de médiation et d’apaisement politique capables d’agir en amont, dans le respect de la souveraineté des États et des instruments africains de protection des droits humains.
L’avocat rappelle à cet égard l’existence de traditions africaines anciennes de médiation, de palabre, de réparation, de pardon et de réconciliation. Pour lui, cette « intelligence africaine de la paix » constitue une richesse politique et civilisationnelle qu’il convient de replacer au cœur de la gouvernance du continent.
Faire voyager l’espérance
Au-delà des considérations politiques et institutionnelles, le message de Maître Larifou se veut avant tout un appel à l’espérance.
La libération de Succès Masra ne saurait effacer, à elle seule, les blessures et les fractures d’une nation. Elle peut toutefois ouvrir une brèche. Et dans cette brèche, estime-t-il, peut entrer l’espérance.
Cette espérance, il souhaite la voir voyager au-delà de N’Djamena : vers Moroni, Kampala, Dar es-Salaam, Tunis et toutes les autres régions du continent où les affrontements politiques ont conduit des femmes et des hommes derrière les barreaux.
Il ne s’agit pas, insiste-t-il, de réclamer l’impunité, mais la justice : une justice indépendante, impartiale, capable de protéger autant que de sanctionner et qui ne devienne jamais l’instrument d’une confrontation politique.
La grandeur politique comme choix de la paix
En définitive, le plaidoyer de Maître Saïd Larifou repose sur une idée simple mais ambitieuse : certaines circonstances historiques exigent des dirigeants davantage que l’exercice de l’autorité. Elles exigent de la grandeur.
La grandeur de libérer lorsque l’intérêt supérieur de la nation le commande. La grandeur de dialoguer lorsqu’un pays se fracture. La grandeur de préférer la réconciliation à la vengeance.
La libération de Succès Masra apparaît ainsi, dans cette lecture, comme une occasion de réflexion pour l’ensemble du continent africain. Elle ne constitue ni la fin des tensions ni la garantie d’un renouveau démocratique. Mais elle peut être le début d’une dynamique nouvelle si les différents acteurs choisissent d’en faire un symbole d’ouverture plutôt qu’un nouvel épisode de confrontation. « La grâce peut libérer un homme, le dialogue peut réconcilier une nation. Et l’État de droit peut préserver durablement la liberté de tous. »
C’est donc une autre ambition pour l’Afrique que défend Maître Saïd Larifou : celle d’un continent où la justice, le dialogue et la réconciliation cessent d’être de simples mots pour devenir les fondements d’une paix politique durable.



