MAYOTTE : SAÏD LARIFOU APPELLE À SORTIR DE 50 ANS DE FACE-À-FACE ET À OUVRIR UNE « NOUVELLE VOIE »
(Entre revendication de souveraineté, volonté des Mahorais et impératif de coopération, le président du RIDJA-PACTEF plaide pour un dialogue inédit entre la France, les Comores et les différentes composantes de l’archipel.)

La question de Mayotte revient avec force au centre du débat politique français et des relations entre Paris et Moroni. Dans une lettre ouverte adressée aux Mahoraises et aux Mahorais, au peuple comorien, au peuple français ainsi qu’aux responsables politiques français et comoriens, Saïd Larifou, président du RIDJA-PACTEF et ancien candidat à l’élection présidentielle de l’Union des Comores, appelle à rompre avec la logique de confrontation qui domine le dossier depuis un demi-siècle.
Son intervention intervient dans un contexte particulièrement sensible. L’île de Mayotte fait face à de nombreux défis, notamment la reconstruction, l’accès à l’eau, l’éducation, la santé, la sécurité, les infrastructures, le développement économique et la maîtrise des flux migratoires. Dans le même temps, la question de l’immigration, de la nationalité, des frontières et de l’identité occupe une place croissante dans le débat politique français à l’approche des échéances électorales.
Pour Saïd Larifou, le risque est désormais de voir Mayotte enfermée dans une nouvelle spirale de surenchère politique et migratoire. Il refuse que l’île soit réduite à une simple question migratoire ou que les Mahorais deviennent un argument électoral. Il récuse également l’idée selon laquelle les Comoriens des autres îles seraient l’unique cause des difficultés auxquelles Mayotte est confrontée.
Entendre la souffrance des Mahorais sans oublier celle des autres îles
Dans sa démarche, le responsable politique comorien entend tenir un discours qu’il veut à la fois respectueux et lucide à l’égard des Mahorais. Il reconnaît l’attachement à la France exprimé au fil des générations par une grande partie de la population de Mayotte et estime qu’aucune solution durable et pacifique ne pourra être construite contre la volonté des Mahorais.
Cette reconnaissance ne signifie toutefois pas, selon lui, l’abandon des revendications comoriennes. Saïd Larifou maintient son attachement à l’intégrité territoriale des Comores tout en estimant que l’avenir de l’archipel ne peut être pensé dans la contrainte ou dans la négation de l’autre.
Il appelle ainsi à dépasser les oppositions historiques pour prendre en compte les liens qui unissent les populations de l’archipel : histoire, familles, langues, cultures, religion et proximité géographique. Pour lui, ces réalités constituent autant de bases possibles pour renouer le dialogue et préparer autrement l’avenir.
La souveraineté ne doit pas être dissociée de la responsabilité
À ses compatriotes comoriens, Saïd Larifou adresse également un message de franchise. Reconnaître les réalités contemporaines de Mayotte, insiste-t-il, ne revient pas à abandonner l’histoire ni la revendication territoriale des Comores.
Il rappelle notamment les résolutions adoptées par l’Assemblée générale des Nations unies relatives à Mayotte, dont la résolution 31/4 du 21 octobre 1976, qui a réaffirmé l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores. Il souligne cependant que ces résolutions n’ont pas la même force qu’une décision juridictionnelle internationale contraignante.
Dans le même temps, il reconnaît que la départementalisation de Mayotte et son intégration dans l’ordre constitutionnel français constituent aujourd’hui une réalité juridique française. Pour lui, cette réalité ne suffit toutefois pas à faire disparaître le différend international de souveraineté entre la France et les Comores.
Mais l’ancien candidat à la présidentielle comorienne pousse surtout son propre camp à l’introspection. Après cinquante années d’indépendance, il estime que les Comores doivent avoir le courage de s’interroger sur les raisons qui poussent une partie de leur population à rechercher ailleurs la sécurité, les soins, l’éducation, l’emploi ou simplement de meilleures perspectives.
Les insuffisances dans l’accès à l’eau et à l’électricité, les difficultés des systèmes de santé et d’éducation, le chômage des jeunes, la faiblesse des infrastructures, les crises institutionnelles et les déficits démocratiques ne peuvent, selon lui, être constamment imputés à la colonisation ou au seul différend sur Mayotte.
Une telle lucidité, défend-il, ne constitue pas un renoncement à la souveraineté. Elle en serait au contraire une expression concrète. « La souveraineté n’est pas seulement une frontière que l’on revendique », explique en substance Saïd Larifou : elle suppose également la capacité d’un État à protéger sa population, à éduquer ses enfants, à soigner ses malades, à garantir les libertés et à offrir des perspectives à sa jeunesse.
Paris et Moroni invités à dépasser le contentieux
L’appel de Saïd Larifou s’adresse également directement à la France. Il reconnaît que la volonté exprimée par les Mahorais et l’intégration de Mayotte dans l’ordre constitutionnel français sont des réalités que tout dialogue sérieux doit prendre en considération.
Mais il estime parallèlement que cette réalité ne doit pas conduire à considérer comme définitivement clos le différend de souveraineté entre Paris et Moroni, ni à effacer l’histoire de la décolonisation et les positions exprimées au sein des Nations unies.
Pour le président du RIDJA-PACTEF, la France et les Comores peuvent défendre des positions juridiques différentes sans être condamnées à une confrontation permanente. Il invite donc les deux États à rechercher des voies politiques permettant de protéger les populations, d’apaiser les tensions et de préparer l’avenir.
Cette approche s’appuie notamment sur l’intensité des relations humaines entre les deux pays. Une importante communauté d’origine comorienne vit en France et de nombreuses familles entretiennent des liens de part et d’autre. Cette proximité, estime-t-il, pourrait devenir un levier de coopération plutôt qu’un facteur de division.
« Derrière les frontières, il y a des femmes, des hommes et des enfants »
Au-delà des positions diplomatiques et des débats juridiques, Saïd Larifou veut replacer les populations au cœur de la question mahoraise.
Évoquant ses propres passages à Mayotte, il dit avoir été confronté à la précarité, aux familles séparées, aux difficultés de circulation et aux drames liés aux traversées maritimes. Autant de réalités humaines qui, selon lui, ne peuvent être reléguées au second plan derrière les discours politiques.
Il refuse dès lors d’opposer la souveraineté comorienne à la volonté des Mahorais, le droit international aux réalités humaines ou encore la mémoire de la colonisation à la responsabilité des gouvernants actuels. Pour lui, ces différentes exigences doivent pouvoir être prises en compte simultanément.
Une conférence pour tourner la page du face-à-face ?
C’est dans cette perspective que Saïd Larifou formule sa principale proposition : organiser, après les prochaines échéances politiques, une « Conférence sur l’avenir et le rapprochement de l’archipel des Comores ».
Cette rencontre associerait la France, l’Union des Comores, les représentants de Mayotte, mais également des représentants politiques, institutionnels, économiques et de la société civile des différentes îles de l’archipel. La jeunesse et les diasporas devraient également y être représentées.
L’objectif ne serait pas d’imposer à l’une ou l’autre partie de renoncer préalablement à sa position juridique. Il ne s’agirait pas non plus de prétendre régler en quelques jours un différend vieux de cinquante ans.
La démarche proposée serait plutôt progressive et pragmatique. Elle commencerait par les domaines dans lesquels des intérêts communs peuvent être identifiés : circulation des personnes, santé, formation, développement économique, environnement, sécurité maritime, mobilité de la jeunesse, échanges culturels et coopération régionale.
L’idée est de créer progressivement des espaces de confiance là où des décennies de confrontation ont installé la méfiance, et de faire émerger des intérêts communs là où les divergences ont longtemps dominé.
« Ni renoncement, ni immobilisme »
Dans les dernières lignes de sa lettre, Saïd Larifou résume sa démarche autour d’un équilibre qu’il présente comme indispensable : ni renoncement aux convictions, ni immobilisme face à une situation qui dure depuis cinq décennies.
Aux Mahorais, il affirme qu’ils doivent être entendus et qu’aucun avenir durable ne pourra être construit contre eux. Aux Comoriens, il rappelle que le dialogue ne signifie ni oublier l’histoire ni renoncer aux droits revendiqués. À la France, il affirme que reconnaître la persistance du différend ne signifie pas nier la réalité institutionnelle actuelle de Mayotte.
Aux responsables politiques français et comoriens, son message est également clair : après cinquante années de répétition des mêmes positions, une nouvelle méthode doit être recherchée.
Et cette nouvelle méthode doit, selon lui, avoir un objectif essentiel : éviter de transmettre aux générations futures un conflit sans fin.
Saïd Larifou appelle ainsi à ne plus considérer l’histoire comme une fatalité, mais comme un héritage à partir duquel il est possible de construire un autre avenir. Défendre les droits des Comores, écouter les Mahorais, dialoguer avec la France et construire des coopérations nouvelles peuvent, estime-t-il, relever d’une même démarche.
Au terme de sa lettre, le président du RIDJA-PACTEF assume donc une position qui se veut à la fois ferme sur les convictions et ouverte sur l’avenir : il ne s’agit ni d’abandonner les revendications, ni de nier les réalités contemporaines, mais de passer progressivement de la confrontation au dialogue, de la méfiance à la confiance et du contentieux permanent à la construction d’intérêts communs.
Une ambition qui repose désormais sur une question essentielle : après cinquante ans de face-à-face entre Paris et Moroni, les acteurs de l’archipel sont-ils prêts à ouvrir enfin une nouvelle page de leur histoire ?




