TCHAD : APRÈS LA LIBÉRATION DE SUCCÈS MASRA, ME SAÏD LARIFOU PLAIDE POUR UN NOUVEAU PACTE NATIONAL
(L’avocat de l’ancien Premier ministre appelle au dialogue, à la réconciliation et au rassemblement de toutes les forces vives pour sortir le pays de ses fractures politiques et sécuritaires)

La libération de Succès Masra ouvre-t-elle une nouvelle page de l’histoire politique tchadienne ? C’est en tout cas l’espoir défendu par Me Saïd Larifou, avocat de l’ancien Premier ministre et président du parti Les Transformateurs. Invité de l’émission « L’Invité du Jour » sur Africa24 TV, l’avocat franco-comorien revient sur la grâce présidentielle accordée à son client et insiste sur la nécessité de transformer cette décision en véritable opportunité de réconciliation nationale.
Le 14 août 2026, le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno a accordé une grâce présidentielle à Succès Masra ainsi qu’à huit autres responsables politiques de l’opposition. Une décision qui a permis leur sortie de prison après plusieurs mois de détention.
Pour Me Saïd Larifou, cette libération ne doit cependant pas être considérée comme un simple épilogue judiciaire. Elle doit, au contraire, constituer un point de départ pour une nouvelle dynamique politique au Tchad.
« Le Tchad a besoin d’unité »
Au cœur du message porté par l’avocat : l’unité nationale. Dans son intervention, Me Larifou estime que le pays doit désormais dépasser les antagonismes politiques et rassembler l’ensemble de ses forces vives. « Le Tchad a besoin d’unité et doit rassembler toutes ses forces vives pour relever les défis sociaux et sécuritaires auxquels il est confronté », souligne-t-il.» Une vision qui place la situation de Succès Masra dans une problématique beaucoup plus large : celle de la stabilité et de la cohésion du Tchad.
Pour l’avocat, la libération de son client peut être interprétée comme un signal d’apaisement susceptible de favoriser la reprise du dialogue entre le pouvoir et les différentes composantes de l’opposition. Dès le 14 août, Me Larifou avait qualifié la grâce présidentielle d’« acte d’apaisement politique » et de signal favorable au dialogue national.
Une affaire qui a profondément marqué la vie politique tchadienne
Succès Masra n’est pas un opposant ordinaire. Économiste de formation, ancien Premier ministre et dirigeant des Transformateurs, il s’était imposé comme l’une des principales figures de l’opposition tchadienne.
Son arrestation, intervenue le 16 mai 2025, était liée à des accusations concernant les violences meurtrières survenues à Mandakao, dans la province du Logone-Occidental. Il avait été condamné en août 2025 à vingt ans d’emprisonnement.
La procédure avait suscité de nombreuses critiques de ses soutiens et d’organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch a notamment estimé que les accusations contre l’ancien Premier ministre manquaient de crédibilité et a appelé à l’annulation de sa condamnation, même après sa libération.
La grâce présidentielle a donc permis à Succès Masra de retrouver la liberté, mais elle ne règle pas nécessairement toutes les conséquences juridiques de sa condamnation. C’est précisément l’un des points sur lesquels la défense entend poursuivre son action.
De la libération à l’amnistie : une nouvelle bataille
Pour Me Saïd Larifou, la libération constitue une étape importante, mais elle ne saurait être considérée comme l’aboutissement du processus. L’avocat a rappelé que la grâce présidentielle et l’amnistie ne produisent pas les mêmes effets. Selon les éléments rapportés après la libération, la condamnation de Succès Masra demeure un enjeu juridique et politique, alors que la défense souhaite aller plus loin vers une véritable réhabilitation.
Cette question est d’autant plus importante que le maintien de la condamnation peut avoir des conséquences sur les droits politiques de l’ancien Premier ministre. Human Rights Watch souligne notamment que les condamnations et sanctions financières demeurent malgré la grâce présidentielle.
Ainsi, derrière la joie de la libération se profile déjà une autre bataille : celle de la restauration pleine et entière des droits politiques de Succès Masra.
Le dialogue comme sortie de crise
Au-delà du dossier judiciaire, le message de Me Larifou est résolument politique : le Tchad doit renouer avec le dialogue. Cette orientation rejoint d’ailleurs les premières déclarations publiques de Succès Masra après sa sortie de prison. L’ancien Premier ministre a appelé à construire un « Tchad nouveau » et proposé notamment l’ouverture d’un dialogue national ainsi que la mise en place d’un gouvernement d’unité nationale.
Cette proposition traduit une volonté de dépasser la logique d’affrontement entre majorité et opposition pour rechercher un compromis plus large autour des grands défis du pays.
Le défi est considérable. Le Tchad reste confronté à des tensions politiques, à des violences intercommunautaires et à des enjeux sécuritaires importants. Les affrontements entre agriculteurs et éleveurs, notamment dans le sud du pays, continuent de nourrir les inquiétudes et de fragiliser la cohésion sociale.
Dans ce contexte, l’unité prônée par Me Larifou apparaît comme un impératif qui dépasse le seul cadre partisan.
« Les adversaires politiques ne sont pas des ennemis »
La grâce accordée à Succès Masra et à huit autres responsables de l’opposition pourrait ainsi constituer un tournant. Pour l’avocat, l’enjeu est désormais de faire de cette décision un véritable instrument d’apaisement. Le pouvoir et l’opposition doivent pouvoir se parler, même lorsqu’ils sont en désaccord profond.
La réconciliation suppose précisément cette capacité à reconnaître la légitimité de l’adversaire politique sans le considérer comme un ennemi. C’est également dans cette perspective que Me Larifou insiste sur la mobilisation des forces vives du pays : responsables politiques, société civile, organisations religieuses, intellectuels, jeunes, femmes et acteurs économiques doivent, selon cette vision, participer à la construction d’un nouveau consensus national.
Un nouveau chapitre pour Succès Masra ?
Libéré après plus d’un an de détention, Succès Masra retrouve une scène politique profondément transformée. L’ancien Premier ministre avait terminé deuxième de l’élection présidentielle de 2024 derrière Mahamat Idriss Déby, dans un scrutin dont les résultats avaient été contestés par son camp.
Sa libération pourrait donc avoir des conséquences au-delà de sa situation personnelle. Elle relance les interrogations sur son avenir politique, sur la place de son parti Les Transformateurs et, plus largement, sur la capacité du pouvoir tchadien à instaurer un cadre politique plus inclusif.
Masra lui-même a déjà esquissé une perspective : dialogue national, gouvernement d’unité et trêve politique pour permettre au pays de se concentrer sur les priorités nationales.
La balle désormais dans le camp du pouvoir et de l’opposition
La grâce présidentielle a permis de faire tomber une importante barrière. Mais elle ne suffira pas, à elle seule, à régler les fractures politiques qui traversent le Tchad.
Le véritable test sera désormais celui de l’après-libération : le pouvoir acceptera-t-il d’ouvrir un espace durable de dialogue avec ses adversaires ? L’opposition saura-t-elle saisir cette main tendue pour privilégier la construction plutôt que la confrontation ? C’est tout l’enjeu de la nouvelle séquence politique qui s’ouvre.
Pour Me Saïd Larifou, le message est clair : la libération de Succès Masra doit servir la paix, la justice, le dialogue et la réconciliation. Son appel dépasse donc le destin d’un homme pour s’adresser à tout un pays.
Au Tchad, la véritable victoire ne serait pas seulement la libération d’un opposant. Elle serait la capacité des acteurs politiques à transformer cette libération en point de départ d’un nouveau contrat national.




