Souveraineté africaine : l’indépendance ne signifie pas l’isolement, plaide Maître Saïd Larifou
(Dakar au cœur d’un débat stratégique sur la place de l’Afrique dans le nouvel ordre mondial

La souveraineté africaine est-elle compatible avec l’ouverture au monde ? La question revient au centre des débats diplomatiques après les récentes déclarations du président de l’Assemblée nationale du Sénégal, Ousmane Sonko, affirmant que son pays n’avait « aucune leçon à recevoir de l’étranger ». Une prise de position qui a suscité de nombreuses réactions, certains y voyant un risque de repli, d’autres une affirmation légitime de l’autonomie politique africaine.
Dans une tribune publiée depuis Dakar le 20 juin 2026, Maître Saïd Larifou, président de l’Institut du Droit International Africain et de la Bonne Gouvernance (IDIA-BG), propose une autre lecture : celle d’une Afrique qui cherche à construire des relations internationales fondées sur l’égalité et le respect mutuel.
Selon lui, assimiler la défense de la souveraineté à une volonté d’isolement constitue une confusion majeure. « La souveraineté n’est pas une anomalie du système international, elle en constitue le fondement », rappelle-t-il, en s’appuyant sur le principe d’égalité souveraine des États consacré par la Charte des Nations Unies.
Une souveraineté revendiquée comme principe universel
Pour Maître Saïd Larifou, aucune grande puissance mondiale n’accepterait que ses choix stratégiques soient dictés par des acteurs extérieurs. Les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, l’Inde, le Brésil ou encore l’Afrique du Sud défendent leurs intérêts selon leurs propres visions, sans que cela soit automatiquement interprété comme un rejet du monde.
Dès lors, il pose une interrogation centrale : pourquoi l’affirmation d’une autonomie politique africaine serait-elle perçue différemment lorsqu’elle vient de Dakar, Nairobi ou Addis-Abeba ?
Cette réflexion intervient dans un contexte où le continent africain cherche à redéfinir son rôle dans les relations internationales. Après des décennies durant lesquelles l’Afrique a souvent été considérée comme un espace d’intervention, d’assistance ou de prescriptions extérieures, une nouvelle génération de dirigeants, d’intellectuels et d’entrepreneurs revendique une participation plus forte dans la définition des règles mondiales.
Refuser la tutelle sans fermer les portes du partenariat
La tribune insiste également sur une distinction essentielle : la souveraineté ne signifie pas la fermeture. Un État peut défendre ses intérêts nationaux tout en développant des coopérations ambitieuses.
Pour l’auteur, l’Union africaine, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et les institutions multilatérales reposent précisément sur cette idée : coopérer sans perdre son autonomie. « La coopération n’exige pas la soumission, le partenariat n’exige pas la dépendance », écrit-il.
Dans cette perspective, la relation entre l’Afrique et ses partenaires internationaux doit évoluer. Elle ne devrait plus être fondée sur un rapport entre un donneur de leçons et un élève, mais sur une logique de dialogue entre partenaires égaux.
L’Afrique face à un monde multipolaire
L’idée d’un isolement africain est également remise en question. Le continent entretient aujourd’hui des relations avec une diversité croissante d’acteurs : Europe, États-Unis, Chine, Inde, Turquie, pays du Golfe, Brésil, Corée du Sud ou Japon. Cette multiplication des partenaires offre aux États africains de nouvelles marges de négociation.
Dans un monde devenu multipolaire, la souveraineté pourrait même devenir un atout diplomatique. Un pays capable de définir ses priorités et de défendre ses intérêts serait davantage en mesure de bâtir des alliances équilibrées.
L’enjeu économique : attirer par la stabilité, pas par la dépendance
Sur le terrain économique, Maître Saïd Larifou estime que les investisseurs internationaux ne recherchent pas nécessairement des États soumis, mais plutôt des environnements stables, dotés d’institutions solides, d’une sécurité juridique et d’une visibilité politique.
Des pays comme Singapour, l’Inde, les Émirats arabes unis ou le Rwanda démontrent, selon lui, qu’il est possible de défendre une vision nationale forte tout en restant attractif pour les capitaux internationaux.
Vers une nouvelle doctrine africaine des relations internationales
Au-delà du cas sénégalais, le débat pose une question plus large : quelle place l’Afrique veut-elle occuper dans le monde du XXIe siècle ?
Avec une population qui représentera une part majeure de la population mondiale à l’horizon 2050, une jeunesse dynamique, des ressources naturelles importantes et un potentiel d’innovation croissant, le continent entend désormais être considéré comme un acteur central et non comme une simple périphérie.
Pour Maître Saïd Larifou, l’avenir passe par une « troisième voie » : ni confrontation avec le monde, ni dépendance à l’égard des puissances étrangères, mais un partenariat équilibré fondé sur le respect mutuel.
La souveraineté africaine, conclut-il, ne doit donc pas être comprise comme un refus du monde, mais comme la condition d’un dialogue véritablement égalitaire avec les autres nations.


