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66 ans après les indépendances : « Le prochain âge de la démocratie africaine doit être celui des institutions, de l’alternance et de la souveraineté réelle des peuples » dixit Me Saïd Larifou

À quelques mois du premier Congrès de l’Institut du droit international africain et de la Bonne gouvernance (IDIA-BG), prévu le 4 décembre 2026 à Dakar, son président Me Saïd Larifou livre une lecture sans concession, mais résolument constructive, de l’évolution politique du continent africain. Des indépendances de 1960 aux enjeux contemporains de l’alternance, du fonctionnement des institutions et de la souveraineté populaire, l’acteur de la société civile panafricaine plaide pour une nouvelle étape de la démocratie africaine. Cameroun, Tchad, Comores, Zambie et Sénégal : son regard se veut institutionnel, au-delà des personnes et des passions politiques.

L’Afrique célèbre ou commémore, au fil des années, plus de six décennies d’indépendance. L’année 1960, qui a vu plusieurs États africains accéder à la souveraineté internationale, reste gravée comme une année charnière de l’histoire du continent. Mais 66 ans après, une question demeure : qu’ont réellement produit ces indépendances sur le plan institutionnel et démocratique ?

Pour le président de l’Institut du droit international africain et de la Bonne gouvernance (IDIA-BG), l’heure n’est plus seulement au bilan des indépendances politiques. Elle doit être celle d’une réflexion profonde sur la capacité des États africains à bâtir des institutions suffisamment solides pour garantir l’alternance, la stabilité, les libertés publiques et la souveraineté effective des peuples.

Son credo est clair : « Le prochain âge de la démocratie africaine doit être celui des institutions, de l’alternance et de la souveraineté réelle des peuples. » Cette conviction devrait d’ailleurs être au cœur des réflexions du premier Congrès de l’IDIA-BG, annoncé à Dakar le 4 décembre 2026, informe l’avocat international.

Des pouvoirs forts, mais des institutions encore fragiles

Pour cet acteur de la société civile panafricaine, l’un des principaux maux de la démocratie sur le continent réside dans une construction institutionnelle trop souvent centrée sur les hommes. « Nous avons trop souvent construit des pouvoirs forts là où nous devions construire des institutions fortes », estime-t-il.

Cette analyse constitue le fil conducteur de son regard sur plusieurs situations politiques africaines. De Yaoundé à N’Djamena, de Moroni à Lusaka et Dakar, Me Saïd Larifou refuse de réduire les débats à la personnalité des dirigeants. Il préfère interroger les mécanismes institutionnels, la solidité de l’État de droit et la capacité des systèmes politiques à organiser pacifiquement la compétition et l’alternance. Pour lui, la démocratie ne saurait se résumer à l’organisation périodique d’élections. Elle doit aussi garantir la possibilité d’une alternance réelle.

Cameroun : au-delà de Paul Biya, la question de l’alternance

Le retour annoncé du président camerounais Paul Biya à Yaoundé, ce jeudi 20 août 2026, après un séjour de plus de deux mois à Genève, intervient dans un contexte où son âge et la longévité de son pouvoir continuent d’alimenter les débats.

Mais l’intervenant refuse de faire de l’âge du chef de l’État le cœur du problème. « Je ne conteste pas un homme en raison de son âge. Je pose une question institutionnelle : après plusieurs décennies de pouvoir, les institutions sont-elles suffisamment fortes pour permettre l’alternance ? » Une position qui, selon lui, ne constitue nullement une ingérence dans le choix du peuple camerounais.

« La souveraineté appartient aux Camerounais. Encore faut-il qu’elle puisse s’exprimer dans des conditions garantissant le pluralisme, la liberté du choix et la crédibilité du scrutin », souligne-t-il. Et lorsqu’on lui demande s’il partage la position de ceux qui réclament le départ de Paul Biya, sa réponse se veut sans ambiguïté : ce n’est pas à lui de choisir le président du Cameroun. Son combat est ailleurs : faire en sorte qu’aucun dirigeant ne devienne indispensable à son État. « Les hommes passent, les institutions doivent demeurer. » Cette formule résume sa conception d’une démocratie mature : une démocratie dans laquelle le pouvoir ne dépend pas d’un individu, mais de règles capables de survivre aux hommes qui les incarnent.

Tchad : la libération de Succès Masra, une porte vers l’apaisement

Au Tchad, la libération de l’ancien Premier ministre Succès Masra ouvre, selon lui, une nouvelle possibilité politique. Celui qui a défendu son dossier ne voit aucune contradiction entre son combat juridique et l’hommage rendu au président Mahamat Idriss Déby à la suite de cette décision. « J’ai combattu ce que je considérais comme une injustice et je salue aujourd’hui la décision qui y met fin. Reconnaître un acte d’apaisement ne signifie ni oublier le passé ni renoncer à ses convictions. C’est cela, la responsabilité », explique-t-il.

La grâce présidentielle, précise-t-il, ne modifie pas à elle seule son appréciation juridique du dossier. Mais au-delà du droit, il considère que l’enjeu est désormais politique et national.

« Une porte s’est ouverte pour l’apaisement du Tchad. »

Il refuse toutefois de parler à la place de Succès Masra quant à son avenir politique, notamment sur une éventuelle candidature à la prochaine présidentielle ou un rapprochement avec le pouvoir. Pour lui, le dialogue ne doit jamais être confondu avec un ralliement. « On peut dialoguer sans renoncer à ses convictions », soutient-il. Son appel va plus loin : « J’appelle d’abord à la réconciliation du Tchad avec lui-même. »

Dans un pays profondément marqué par les crises politiques et les violences, il considère le dialogue comme une responsabilité nationale et non comme une faveur accordée à l’adversaire.

Comores : fermeté sur les principes, ouverture au dialogue

Aux Comores, son discours repose sur un équilibre entre fermeté démocratique et volonté de dialogue. Critique du pouvoir du président Azali Assoumani, il dénonce ce qu’il considère comme un déni des réalités sociales et politiques auxquelles sont confrontés les Comoriens.

« Le problème des Comores et de l’océan Indien, c’est Azali Assoumani », affirme-t-il, tout en précisant que son combat ne signifie pas un refus du dialogue. « Je prône la paix, la tolérance et une aide des acteurs politiques en Afrique afin d’inscrire leur engagement dans le dialogue et le respect de l’État de droit », explique Me Saïd Larifou.

Pour lui, un véritable dialogue doit cependant reposer sur des garanties, le pluralisme et un objectif clairement défini : restaurer la confiance dans les institutions et offrir au pays une perspective crédible. Son éventuelle ambition présidentielle n’est pas éludée. Il revendique une ambition pour son pays, mais insiste sur le fait que celle-ci doit être subordonnée à l’intérêt national. « J’ai toujours eu une ambition pour servir les Comores avant d’avoir une ambition personnelle. »

Un projet géopolitique pour l’océan Indien

La réflexion du président de l’IDIA-BG dépasse d’ailleurs largement la seule politique intérieure comorienne. Il défend l’idée d’un espace indo-océanique mieux intégré, capable de transformer les contraintes géographiques en opportunités économiques et stratégiques.

Selon lui, le sud-ouest de l’océan Indien constitue un espace africain stratégique, disposant d’importants atouts en matière de position géographique, de ressources, de diversité culturelle et de coopération.

Il imagine ainsi progressivement une union des États de l’océan Indien, bâtie autour de projets communs dans les domaines de l’économie, des transports, de la sécurité maritime, de l’environnement, de l’éducation, de la culture et de la mobilité.

L’ambition n’est pas de reproduire mécaniquement le modèle européen, mais de créer un modèle adapté aux réalités des peuples de la région.

Pour la jeunesse comorienne, l’objectif serait concret : pouvoir étudier, travailler, entreprendre, investir et circuler davantage dans son propre espace régional. « Notre jeunesse ne doit pas être condamnée à penser que son avenir se trouve nécessairement à des milliers de kilomètres de chez elle », défend-il.

Zambie : la preuve que l’alternance est possible

La Zambie constitue, à ses yeux, une autre illustration importante de la question de l’alternance. L’accession au pouvoir de Hakainde Hichilema, après avoir été longtemps dans l’opposition, démontre selon lui qu’un opposant africain peut effectivement accéder à la magistrature suprême par les urnes.

Mais il invite à ne pas réduire la démocratie au seul score du vainqueur. « Une démocratie ne se juge jamais uniquement au score du vainqueur. Elle se juge aussi aux droits reconnus au perdant. » Le véritable enseignement zambien serait donc moins le pourcentage obtenu par le président que la possibilité offerte à un opposant de devenir président. Mais cette dynamique doit être durable : celui qui gagne aujourd’hui doit accepter que son adversaire puisse gagner demain.

Sénégal : préserver les institutions au-dessus des querelles politiques

Au Sénégal, la relation devenue tendue entre le président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko suscite de nombreuses interrogations. Mais l’intervenant, qui revendique une relation particulière avec le Sénégal, refuse de distribuer les bons et les mauvais points. « Je suis un ami du Sénégal. Je me suis toujours tenu à mon devoir de réserve », explique-t-il.

Il rappelle que Ousmane Sonko est pour lui un frère et que Bassirou Diomaye Faye fut l’un des responsables d’un parti politique qu’il affirme avoir modestement défendu et soutenu. Dès lors, il estime qu’il ne lui revient pas de trancher depuis l’extérieur entre les deux responsables.

Son principe est néanmoins ferme : « Aucune divergence entre deux hommes ne doit devenir une crise de la République. » Pour Me Saïd Larifou, les tensions actuelles ne constituent pas nécessairement une crise politique majeure. Elles ne deviendraient une véritable crise démocratique que si les institutions cessaient d’être le cadre de règlement des différends.

Fort de son expérience professionnelle et de son vécu au Sénégal, il considère que la démocratie sénégalaise dispose d’un patrimoine institutionnel important. Mais il rappelle également qu’aucune démocratie n’est définitivement acquise. « C’est une conquête permanente. » La consolidation démocratique dépend, selon lui, de l’attachement des citoyens et des forces vives aux libertés publiques et à l’État de droit, face aux tentations de l’arbitraire.

*ni complaisance, ni radicalité permanente

Son approche peut apparaître comme un changement de ton : plus ouverte au dialogue avec les pouvoirs, sans pour autant abandonner les combats démocratiques. L’intéressé récuse cette lecture. « Je ne suis conciliant ni avec les pouvoirs ni avec les oppositions », affirme-t-il. Il revendique plutôt une démarche fondée sur la responsabilité. « Je ne renonce pas à la fermeté démocratique, mais je refuse d’en faire une posture permanente et je présente le dialogue comme un instrument de responsabilité nationale, non comme une capitulation. »

Une philosophie qui se résume en une idée : défendre la démocratie peut parfois imposer de résister, mais préserver une Nation profondément divisée peut aussi exiger de dialoguer. Le courage politique, selon lui, consiste précisément à savoir quand résister et quand rechercher un compromis permettant de préserver l’essentiel.

Vers une nouvelle génération démocratique africaine

Au terme de cette lecture croisée des situations camerounaise, tchadienne, comorienne, zambienne et sénégalaise, le président de l’IDIA-BG revient à son diagnostic initial. Après plus de six décennies d’indépendance, l’Afrique doit désormais franchir une nouvelle étape.

Le défi n’est plus seulement de préserver les souverainetés acquises en 1960. Il est de faire vivre une souveraineté réelle des peuples, soutenue par des institutions crédibles, indépendantes et durables.

Pour lui, le continent doit sortir de la logique des « hommes providentiels » et construire des États où les institutions résistent aux changements de dirigeants.

C’est tout le sens de son message : « Le prochain âge de la démocratie africaine doit être celui des institutions, de l’alternance et de la souveraineté réelle des peuples. »

À quelques mois du premier Congrès de l’Institut du droit international africain et de la Bonne gouvernance à Dakar, cette vision entend placer le débat à un niveau continental : celui d’une Afrique où l’élection ne serait plus une fin en soi, où l’alternance ne serait plus une menace pour les dirigeants sortants, et où le dialogue politique deviendrait un instrument permanent de prévention des crises.

Après 66 ans d’indépendance, l’enjeu ne serait donc plus seulement de savoir qui gouverne l’Afrique, mais de savoir si ses institutions sont enfin assez fortes pour survivre à ceux qui la gouvernent.

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