Mayotte : Saïd Larifou appelle à sortir de la surenchère migratoire pour construire un nouvel avenir dans l’océan Indien

À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, Mayotte revient au cœur du débat politique français, notamment sur les questions d’immigration, de sécurité et de contrôle des frontières. Dans une tribune publiée le 21 août 2026, Me Saïd Larifou, avocat et président de l’Institut du Droit International Africain et de la Bonne Gouvernance (IDIA-BG), invite à dépasser les réponses exclusivement sécuritaires et électoralistes pour ouvrir une réflexion plus ambitieuse sur l’avenir de Mayotte et, plus largement, de l’espace de l’océan Indien.
Ne plus réduire Mayotte à la seule question migratoire
La présence à Mayotte de responsables politiques français, dans un contexte de préparation de la présidentielle de 2027, intervient alors que plusieurs propositions relatives à l’immigration alimentent le débat : suspension temporaire de l’enregistrement de nouvelles demandes d’asile, remise en cause du droit du sol, moratoire sur certaines voies d’immigration ou encore réflexion sur l’externalisation des procédures de retour. Pour Saïd Larifou, ces propositions peuvent naturellement faire l’objet d’un débat démocratique, mais elles ne sauraient constituer à elles seules une vision d’avenir pour le territoire.
L’avocat reconnaît pleinement la gravité des difficultés auxquelles les Mahorais sont confrontés : pression démographique, immigration irrégulière, insécurité, insuffisance des infrastructures, difficultés dans les secteurs de l’éducation, de la santé et du logement, mais également accès à l’eau. La lutte contre les passeurs, les trafics d’êtres humains et les filières clandestines demeure, selon lui, indispensable. La maîtrise des flux migratoires relève également de la responsabilité des pouvoirs publics.
Mais il estime que la multiplication des mesures sécuritaires ne peut, à elle seule, régler les causes profondes du phénomène. Après plusieurs décennies de contrôles renforcés, d’interceptions, d’éloignements et de durcissement législatif, les migrations persistent. Pour le président de l’IDIA-BG, cette réalité démontre les limites d’une approche exclusivement répressive : la sécurité peut agir sur certaines conséquences, mais elle ne suffit pas à supprimer les causes.
Une histoire commune qui dépasse les frontières
Dans sa tribune, Saïd Larifou insiste également sur la profondeur historique de la question mahoraise. Les déplacements entre Mayotte, Anjouan, Mohéli et Grande Comore ne constituent pas, selon lui, un phénomène né des crises migratoires contemporaines. Ils s’inscrivent dans une histoire ancienne de peuplement et de circulation au sein de l’archipel des Comores.
Au fil des siècles, des liens familiaux, économiques, linguistiques, religieux et culturels se sont tissés entre les populations des différentes îles. Des frontières politiques et administratives plus récentes ne peuvent effacer cette réalité historique. Pour l’avocat, toute politique durable doit donc prendre en compte la géographie et l’histoire des populations concernées.
Mais le phénomène migratoire a également changé d’échelle. Les mouvements vers Mayotte ne concernent désormais plus uniquement les populations de l’archipel des Comores. De nouvelles routes migratoires conduisent également vers l’île des personnes originaires d’autres régions du continent africain, notamment d’Afrique centrale et de la région des Grands Lacs. Cette évolution donne à la question mahoraise une dimension africaine et régionale nouvelle.
« Mayotte ne doit pas devenir une Lampedusa de l’océan Indien »
Face à cette évolution, Saïd Larifou met en garde contre la tentation d’importer mécaniquement à Mayotte des doctrines migratoires conçues pour la Méditerranée ou les frontières européennes. L’océan Indien possède, souligne-t-il, sa propre histoire, sa géographie, ses circulations humaines, ses interdépendances économiques et ses enjeux géopolitiques.
Son ambition est claire : ne pas faire de Mayotte une simple frontière à protéger, mais également un territoire capable de contribuer au rapprochement des espaces auxquels son histoire et sa géographie la rattachent. L’enjeu serait ainsi de passer d’une logique d’enfermement à une logique de coopération régionale.
L’océan Indien comme nouvelle échelle des solutions
Pour Saïd Larifou, les réponses aux défis de Mayotte doivent désormais être pensées à l’échelle de l’océan Indien. Comores, La Réunion, Madagascar, Maurice, Seychelles et autres États et territoires de la région partagent des problématiques qui dépassent largement les frontières nationales : santé, climat, sécurité maritime, ressources halieutiques, trafics, transports, commerce et développement économique.
Il plaide ainsi pour une coopération régionale structurée autour de projets communs. Cette coopération pourrait notamment porter sur les échanges économiques, les investissements croisés, les chaînes régionales de production, le tourisme et l’emploi. Les transports constituent également un enjeu majeur, avec la nécessité d’améliorer les liaisons maritimes et aériennes ainsi que les infrastructures portuaires, énergétiques et numériques.
La santé, l’éducation et la recherche figurent également parmi les secteurs prioritaires. L’avocat propose notamment de renforcer les coopérations hospitalières, la formation des professionnels, les mobilités des étudiants, enseignants et chercheurs, ainsi que la création progressive d’un véritable espace universitaire de l’océan Indien. La culture pourrait, elle aussi, devenir un puissant vecteur de rapprochement entre des peuples aux influences africaines, asiatiques, arabes, européennes et insulaires multiples.
Coopérer pour mieux maîtriser les migrations
L’un des aspects centraux de la tribune réside dans la manière dont Saïd Larifou articule coopération régionale et maîtrise migratoire. Pour lui, ces deux approches ne sont pas contradictoires. Au contraire, une meilleure coopération pourrait devenir un instrument efficace de gestion des mobilités.
La lutte contre les filières clandestines et les trafics d’êtres humains doit se poursuivre, mais elle devrait être accompagnée par le développement de voies de mobilité légale pour les étudiants, chercheurs, travailleurs, professionnels de santé, entrepreneurs et acteurs économiques.
Dans cette perspective, l’enjeu ne serait plus seulement de renforcer la frontière, mais aussi de réduire les déséquilibres économiques et sociaux qui transforment certaines mobilités choisies en migrations contraintes. Pour Saïd Larifou, plus les territoires de la région offriront des perspectives économiques, universitaires et professionnelles à leurs populations, moins la frontière sera appelée à supporter seule le poids de ces déséquilibres.
*Un rapprochement régional sans préalable politique
Cette approche pourrait également contribuer à dépasser les antagonismes politiques autour de Mayotte. Saïd Larifou reconnaît l’existence de positions françaises, comoriennes et mahoraises distinctes sur la question. Mais il estime que les différends politiques et institutionnels ne devraient pas nécessairement constituer un préalable à toute coopération.
Son principe est simple : commencer par ce qui rassemble avant de chercher à régler immédiatement ce qui divise. Développer les échanges économiques, les coopérations universitaires et sanitaires, améliorer les transports, organiser les mobilités, protéger l’environnement et renforcer la sécurité maritime pourraient progressivement créer des intérêts communs et, par conséquent, de la confiance entre les peuples de la région.
C’est dans cette logique que l’avocat met en débat l’idée d’une Union des États et territoires de l’océan Indien. Il ne s’agit pas, précise-t-il, de proposer une institution imposée ou prédéfinie, mais d’ouvrir un horizon de réflexion qui serait construit par les forces vives de la région.
Un Forum des forces vives de l’océan Indien en perspective
Pour donner corps à cette réflexion, Saïd Larifou propose d’associer les universitaires, chercheurs, juristes, entrepreneurs, acteurs économiques, organisations de la société civile, représentants des diasporas, acteurs culturels et environnementaux, ainsi que les femmes et les jeunes.
L’objectif serait de faire émerger un Forum des forces vives de l’océan Indien, destiné à réfléchir à l’avenir commun de la région et à formuler des propositions concrètes dans des domaines aussi variés que l’économie, les migrations, les infrastructures, la santé, l’éducation, la culture, l’environnement, le climat, la sécurité maritime et la coopération régionale.
Cette réflexion pourrait ensuite déboucher sur un appel aux gouvernements et autorités compétentes afin d’envisager une conférence régionale consacrée à l’avenir économique, social, culturel, environnemental, sécuritaire, géopolitique et institutionnel de l’océan Indien.
Mayotte, frontière ou trait d’union ?
Au fond, la tribune de Saïd Larifou pose une question qui dépasse largement le seul débat sur l’immigration : quelle place voulons-nous donner à Mayotte et à l’ensemble des États et territoires de l’océan Indien à l’horizon 2050 ?
L’avocat ne propose pas d’abandonner les impératifs de sécurité ou de maîtrise des flux migratoires. Il appelle plutôt à les inscrire dans une stratégie plus large, associant développement, coopération, mobilité organisée et rapprochement régional.
Son message final se veut donc un appel à changer de perspective : opposer une vision à la surenchère électoraliste, ajouter une stratégie de développement à la seule logique sécuritaire et substituer au repli une dynamique de rapprochement.
Mayotte ne serait alors plus seulement une île que l’on cherche à protéger derrière une frontière, mais une île capable de relier les peuples, les économies et les territoires de l’océan Indien. Une ambition régionale que Saïd Larifou entend placer au cœur du débat sur l’avenir de cet espace stratégique.




